L'exemple de Cyrus et des Lydiens - Extrait

Modifié par Lucieniobey

Extrait du § 22

Mais cette ruse des tyrans d’abêtir leurs sujets, n’a jamais été plus évidente que dans la conduite de Cyrus1 envers les Lydiens2, après qu’il se fut emparé de Sardes, capitale de Lydie et qu’il eût pris et emmené captif Crésus3, ce tant riche roi, qui s’était rendu et remis à sa discrétion4. On lui apporta la nouvelle que les habitants de Sardes s’étaient révoltés. Il les eût bientôt réduits à l’obéissance. Mais en ne voulant pas saccager une aussi belle ville, ni être toujours obligé d’y tenir une armée pour la maîtriser, il s’avisa d’un expédient5 extraordinaire pour s’en assurer la possession : il établit des maisons de débauches et de prostitution, des tavernes et des jeux publics et rendit une ordonnance6 qui engageait les citoyens à se livrer à tous ces vices. Il se trouva si bien de cette espèce de garnison7, que, par la suite, il ne fût plus dans le cas de tirer l’épée contre les Lydiens. Ces misérables gens s’amusèrent à inventer toutes sortes de jeux, si bien, que de leur nom même les Latins formèrent le mot par lequel ils désignaient ce que nous appelons passe-temps, qu’ils nommaient, eux, Lundi, par corruption de Lydie. Tous les tyrans n’ont pas déclaré aussi expressément qu’ils voulussent efféminer8 leurs sujets ; mais de fait ce que celui-là ordonna si formellement, la plupart d’entre eux l’ont fait occultement9. À vrai dire, c’est assez le penchant naturel de la portion ignorante du peuple qui d’ordinaire, est plus nombreuse dans les villes. Elle est soupçonneuse envers celui qui l’aime et se dévoue pour elle, tandis qu’elle est confiante envers celui qui la trompe et la trahit. Ne croyez pas qu’il y ait nul oiseau qui se prenne mieux à la pipée10, ni aucun poisson qui, pour la friandise11, morde plus tôt et s’accroche plus vite à l’hameçon, que tous ces peuples qui se laissent promptement12 allécher et conduire à la servitude, pour la moindre douceur qu’on leur débite ou qu’on leur fasse goûter. C’est vraiment chose merveilleuse qu’ils se laissent aller si promptement, pour peu qu’on les chatouille. Les théâtres, les jeux, les farces, les spectacles, les gladiateurs, les bêtes curieuses, les médailles, les tableaux et autres drogues de cette espèce étaient pour les peuples anciens les appâts de la servitude, la compensation de leur liberté ravie, les instruments de la tyrannie. Ce système, cette pratique, ces allèchements étaient les moyens qu’employaient les anciens tyrans pour endormir leurs sujets dans la servitude. Ainsi, les peuples abrutis13, trouvant beaux tous ces passe-temps, amusés d’un vain plaisir qui les éblouissait, s’habituaient à servir aussi niaisement mais plus mal encore que les petits enfants n’apprennent à lire avec des images enluminées14.

La Boétie, Discours de la Servitude volontaire, 1576.


1. Cyrus : Cyrus II, roi de Perse de 559 à 530 av. J.-C. environ. 2. Lydiens : habitants de la Lydie (centre-ouest de la Turquie actuelle). 3. Crésus : roi de la Lydie. 4. À sa discrétion : à son pouvoir. 5. Expédient : moyen. 6. Ordonnance : loi, décret. 7. Espèce de garnison : espèce de gardes. 8. Efféminer : (péjoratif) rendre par les habitudes une homme faible, amollir. 9. Occultement : secrètement. 10. Pipée : chasse pendant laquelle on imite le cri des oiseaux pour les piéger. 11. Pour la friandise : par gourmandise. 12. Promptement : rapidement. 13. Abrutis : rendus semblables à des brutes dénués de toute réflexion. 14. Enluminées : ornées d'illustrations colorées.

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